Le Sporting Club de Bastia et l'affaire TARANTINI

L'affaire Tarantini est une histoire corse. Donc compliquée. Pour en débroussailler les contours et en comprendre le déroulement, il faut, comme à l'école, commencer par présenter le contexte historique. 29 juillet 1982. Le Sporting Club de Bastia est mort. Faillite. Le lendemain, il est ressuscité par un homme influant et apprécié, François Vendasi, et par une famille de vingt personnes prêtes à se serrer les coudes au sein du comité de gestion. Ils signent un bail de trois ans, ce qui a son importance, mais doivent tout de suite faire face à de graves problèmes financiers et sportifs. En une saison, le miracle sera accompli: presque toute la dette (9,5 millions de francs) est épongée et le club se maintient en Première Division. On refait même les vestiaires et les locaux administratifs du vétuste stade de Furiani. Ce bref rappel n'est pas inutile car il souligne les capacités de la nouvelle équipe dirigeante et surtout la considération et la reconnaissance qu'elle inspire en Corse au moment où démarre la saison 1983-84. Cette réussite lui permet, en effet, de tenter un pari financier audacieux en s'attachant les services de deux grands joueurs étrangers: l'Espagnol Solsona et bien sûr l'Argentin Alberto Tarantini, champion du monde et recordman, à l’époque, des sélections dans son pays. Parallèlement, une deuxième famille entre au comité de gestion. Treize personnes qui apportent leur cotisation mais également une force nouvelle avec laquelle il faudra compter. Mais ce pari financier sera vite un pari perdu. Un mois a peine après le début du championnat, M. Moretti, vice-président du Sporting, s’explique : « Sur le plan des recettes, nous n'avons pas réussi à atteindre le chiffre que nous espérions dans trois domaines : d'abord les cartes d'abonnement. L'objectif était de cinq milles cartes, ce qui était ambitieux pour un vieux stade de douze milles places et une ville de cinquante milles habitants. Malgré nos efforts, nous n'avons vendu que trois mille sept cent cartes. Ce n'est déjà pas si mal mais le manque à gagner se chiffre à deux cents millions anciens (2 millions de Francs il faut comprendre, pff pas évident pour nous qui sommes à l’Euro depuis 10 ans !). Ensuite la publicité: le stade en est bien pourvu mais, les panneaux étant en place pour trois ans, nous avons perdu cent vingt millions par rapport il la saison dernière (Mr Moretti résonne toujours en anciens francs, vous l’aurez compris). Enfin les spectateurs. Il faut savoir qu'à Bastia la différence se fait en été, quand les Corses du continent sont en vacances ici. Nous pouvons atteindre soixante-dix millions de recette pour un match alors que, à partir d'octobre, c'est la chute libre. Obligés de débuter à l'extérieur et de recevoir en août et septembre des adversaires peu réputés à domicile, nous avons perdu une recette (quatre rencontres au lieu de cinq en été) et pas mal de spectateurs. Pour ces trois raisons, dès octobre, le pari financier était perdu ». Ajoutons qu'une opération était prévue à l'intersaison, laquelle consistait à faire le tour de toutes les municipalités corses afin de les sensibiliser sur le problème du Sporting et d'obtenir leur aide financière. Cette « tournée des maires » a été rendue impossible par le climat politique agité régnant à l'époque. Les attentats et le mouvement autonomiste constituaient des sujets de préoccupation plus importants. L'échec de ce pari financier a, semble-t-il, joué un rôle important dans l'affaire Tarantini et dans les dissensions apparues au sein du club.
Car il fallait bien trouver des solutions et certains ont pensé que le départ de l’Argentin était, sur le plan financier, une chance pour le club. Nous allons y revenir. Poursuivons plutôt l'énoncé chronologique des faits. Démission du président François Vendasi et du président général Barthélemy Dominici début novembre. Puis retour du premier aux affaires alors que le second, choqué par le hold-up dont il a été victime un soir de match et par des problèmes familiaux, disparaît complètement de la circulation. Expliquer le faux départ de « Fanfan » Vendasi revient à s'avancer en terrain miné. L'homme n'est pas du genre à baisser les bras pour un pari manqué. Disons plutôt qu'il ne se sentait plus soutenu par l'ensemble de son comité. L'union sacrée prononcée: en juillet 1982 avait du plomb dans l'aile en cet automne 1983. C'est dans ce contexte un peu trouble qu'Alberto Tarantini va décider de partir. Justement parce qu'il n'a plus d'interlocuteur. Le président intérimaire M. Vanucci ne se sentait pas le pouvoir de régler une situation créée par M. Vendasi. Quelle situation? Tarantini l'explique alors calmement aux journalistes du continent: « J'ai toujours dit que l'argent n'avait rien à voir avec mon départ. Avec ce que j'ai gagné dans ma carrière, je peux arrêter de jouer quand je veux. Mon problème était humain. Je voulais être bien dans ma peau pour donner le meilleur de moi-même sur le terrain mais ce n'était pas le cas malgré les promesses que l'on m'avait faites. Sans ma femme, sans mes enfants, sans maison, j'ai craqué. J'ai essayé de rencontrer un dirigeant responsable mais il n'yen avait pas. Alors je suis parti. Franchement, si l'ambiance avait été il y a deux mois celle que je connais aujourd'hui, je n'aurais jamais quitté Bastia ». Six fois déjà, son imprésario Michel Basilevitch l'avait dissuadé de partir. L'absence de dirigeants interlocuteurs a fait déborder le vase. Alberto n'en pouvait plus. On se souvient de son départ pour Ajaccio alors qu'il était attendu par une délégation du club à l'aéroport de Bastia-Poretta. Cocasse. Mais la rupture semblait définitivement consommée. En arrivant à Paris, Tarantini déclarait à un journaliste de France Football: « Je ne retournerai jamais à Bastia ». On aurait pu en rester là. Tarantini devait partir au Real Madrid, qui l'a contacté pour remplacer Stielike blessé. Il suffisait de régler le différend à l'amiable. Mais, du côté de Bastia, il restait des partisans du retour de Tarantini. Sur le plan sportif, l'absence de l'Argentin inquiétait les supporters. Surprise; sans son libero, Bastia se comporte bien et gagne même deux fois à l'extérieur (à Nancy et Rouen). Les adversaires de Tarantini se frottent les mains. Les clans se forment, même parmi les joueurs.

A Nancy, par exemple, après la victoire, deux joueurs en viennent aux mains dans les vestiaires. Motif : Tarantini. L'un deux disait que Bastia pouvait s'en passer. L'autre n'a pas apprécié. Même si dans la presse le nom de l’interlocuteur n’a pas apprécié ne fuit pas, de lourdes présomptions pèse sur le gardien corse, Pascal Olmeta, grand ami du champion du monde dans la vie. Chez les dirigeants, le climat n'est pas non plus à l'union. Une majorité du comité de gestion, favorable à Mr. Vendasi, saisit l'opportunité de ce départ et des bons résultats de l'équipe: ils y voient la solution à leurs problèmes financiers. L'occasion est belle d'économiser un gros salaire, alors que la « faute » incombe à Tarantini, sans amoindrir l'équipe. Certains ne sont pas d'accord et cela accentue des différends déjà existants au moment du départ du président Vendasi. De l'autre côté, il se trouve en effet une minorité qui n'abdique pas, qui croit encore au retour de l'Argentin et pense qu'il serait dans J'intérêt du club. Ce sont ces gens-là - parmi lesquels on trouve le manager général Jules Filippi, le vice-président Moretti ou encore Pierre Fratoni - qui vont négocier le retour en Corse de Tarantini en multipliant les contacts à Paris avec l’intéressé et son imprésario Michel Basilevitch. Ils prennent sur eux de garantir la concrétisation des promesses faites à l'Argentin à la signature de son contrat. Ecoutons à ce sujet, Mr. Moretti : « Je reconnais que nous avons mal reçu Alberto. Une exception à la légendaire hospitalité corse que je regrette. Il ne fallait pas que cette entorse à la tradition tombe sur lui car, lorsqu'on voit le stade de Furiani, on doit reconnaître que M. Tarantini a eu bien du courage de venir jouer dans un club qui ne pouvait lui offrir que des installations indignes de lui ». Que promet-on alors à Tarantini ? Sur le plan financier, son contrat était honoré. Mais il existait également un contrat privé qui, lui, ne l'était pas. Ce sont ces dispositions qui vont être soudainement la priorité des dirigeants bastiais. Le club devait trouver une maison: c'est fait. Alberto qui habitait chez son ami Olmeta dispose enfin d’une villa que lui louera M. Moretti. Le club devait s'occuper de l'école des trois enfants de Tarantini, c'est fait en trois coups de fil. La famille Tarantini arrive à Bastia la semaine suivante. Le club devait livrer des matchs amicaux au profit de sa vedette, cela va s’arranger. Il y avait un problème à ce sujet qui était de savoir qui s'occupait de trouver les adversaires, le Sporting Club de Bastia ou Michel Basilevitch, l’agent du joueur ? Union sacrée oblige, les deux parties travailleront dorénavant la main dans la main et le plus possible de rencontres amicales devront être organisées. Dommage, d'ailleurs, que l'affaire Tarantini se soit réglée si tard (début janvier 1984) car Bastia n'a pas disputé un seul match de préparation lors de la trêve hivernale! Alberto y aurait trouvé son compte, de même qu'Antoine Redin, l'entraîneur bastiais, qui affirme que, avec quatre vingt-dix minutes de compétition dans les jambes, son équipe l'aurait peut-être emporté à Lens pour la reprise du championnat.

Reste deux autres arrangements : le pourcentage promis à Tarantini sur les d'abonnement a partir de la cinq-millième el le pourcentage sur les recettes au guichet à partir du dix-millième spectateur. Les dirigeants bastiais sont au regret, ils n'ont vendu que trois mille sept cents cartes et aucune rencontre n'a attiré plus de dix milles personnes à Furiani cette saison. Le Joueur argentin en a pris son parti. Les conditions de vie sont pour lui plus importantes. Comme on lui garantissait enfin ce qu'il demandait depuis le mois de juillet, il a accepté de revenir en Corse. « On a compris mon problème et on m'a donné satisfaction. J'ai un an de contrat à Bastia et j'ai décidé de l'honorer. Je ne crains pas de passer pour une girouette ou pour un mercenaire. Je défends seulement mes intérêts et ceux de ma famille ». Un homme à beaucoup compté dans le retour de Tarantini. Il s'agit de Pascal Olmeta, le gardien du SECB. Une amitié comme celle qui unit les deux Joueurs est rare dans le monde du football. « Mais il n'y a pas seulement mon amitié pour Alberto, précise Olmeta. J'ai agi dans ce que je pensais être l'intérêt du club en demandant à Alberto de revenir. Question de respect du public aussi. Car les gens ont pris leur abonnement pour voir jouer Tarantini. En tant que joueur enfin, je pose la question: qui peut se permettre de refuser d'avoir à ses côtés un footballeur tel que lui ? ». Tarantini rentre donc au bercail. Quelle histoire! La majorité du comité de gestion n'est pas au courant et refuse d'être mise devant le fait accompli. Elle se range derrière le président Vendasi, ainsi qu'un grand nombre de joueurs qui vont jusqu'à faire la grève de l'entraînement, pour demander le retrait définitif de l'Argentin. Voici le film des événements qui ont failli aboutir à la disparition du Sporting Etoile Club de Bastia: Vendredi 6 janvier 1984. Arrivé de Tarantini. Samedi 7: il participe à l'entraînement. Surprise générale. Dimanche 8: réunion des joueurs chez M. Vendasi. Lundi 9 au matin: Alberto ne retrouve, à l'heure de l'entraînement, qu'Olmeta, Solsona. Ferrigno, Zimako. Cervetti, Biamonte et Squaglia lui sont également favorables. Les autres manifestent ainsi leur rejet. On leur aurait laissé entendre qu'il ne serait plus possible de les payer si l'Argentin revenait. Tarantini: « Je les comprends ils défendaient leur bifteck. Mais s'il n'était pas possible de me payer, il fallait s'en rendre compte en me faisant signer ». Lundi soir: réunion houleuse du comité de gestion. L'esprit de famille est rompu. Le divorce semble inéluctable. Pourtant, en trois jours, le miracle va s'accomplir. Le vendredi 13 au matin, Tarantini fait à nouveau l'unanimité et part avec ses coéquipiers pour Lens où il jouera. Un match important car il démontre que le fuyard est en bonne condition physique et qu'il est de nouveau bien accepté par ses partenaires. Bastia manque plusieurs fois le coche avant de s'incliner (0-1). Qu'importe, avec ce bon match a pris fin la terrible crise. Que s'est-il donc passé? Pourquoi ce revirement de situation ? En menant l’enquête, on obtient une tradition corse devant les questions gênantes, le silence. Impossible d'interroger le président Vendasi, très occupé, semble-t-il et qui refuse toute demande d’interview. Pour Antoine Redin, « ce ne sont pas mes affaires ». Il n'a sans doute pas tort. Jules Filippi, lui, n'a pas l'air très à l'aise non plus, « Je n'ai rien à dire », a-t-il seulement lâché. Pourtant à l’entrainement l'ambiance dans l'équipe est bonne.

Mais certains sont un peu gênés et le reconnaissent comme c'est le cas de Charles Orlanducci, considéré comme l'ex-meneur des anti-Tarantini : « Je n'étais pas le meneur mais le porte-parole en tant que plus ancien de l'équipe. Disons que, si vous me demandez pourquoi Tarantini est parti, je ne saurai toujours pas quoi répondre. Nous, on a eu l'impression qu'il nous avait abandonné. On nous promenait la catastrophe en championnat alors on s'est serré 10 coudes et on a obtenu des résultats. Bien qu'Alberto soit un très grand Joueur, nous avons pensé pouvoir nous en passer quand on nous a demandé, vu une situation donnée, de nous prononcer. Il y a des moments où il faut savoir prendre ses responsabilités. Et puis ça s'est arrangé avec les dirigeants. M. Vendasi, il faut le dire, a dans cette affaire tout le temps pensé au club. Tarantini finit la saison avec nous et nous sommes d'accord. Finalement, on a lavé notre linge sale en famille et ce n'est peut-être pas plus mal. Mais tout cela me laisse un goût amer. Je suis embêté ». Il semble bien que le groupe dirigé par Antoine Redin ait retrouvé sa cohésion, ce qui est bien le plus important. « La vie du groupe a repris comme avant, explique l'entraîneur. Il y a eu un coup de gueule, comme dans un ménage, mais cela resserre les liens. Personnellement, je tiens à rester discret. Je fais mon travail sans m'immiscer dans celui des dirigeants. Je ne suis pas de ceux qui claironnent. Mais personne ne me manipule ». Voilà pour Je terrain. Tout le monde reconnait aujourd'hui que la grosse erreur a été de solliciter l'avis des joueurs. La coulisse maintenant. Les explications les plus précises sur l'incroyable revirement de situation des 10, 11 et 12 janvier 1984, viendront de MM. Moretti et Fratoni, membres du comité de gestion et artisans du retour de Tarantini à Bastia. Il n'est question d'aucunes « pressions » mais d'intelligence. « Il a fallu convaincre les joueurs, le président, Tarantini et son imprésario. Un petit exploit après ce que les uns et les autres avaient déclaré. Mais il s'agissait d'une explication entre gens intelligents et responsables. L'unanimité s'est faite sur la réintégration de Tarantini après avoir étudié les conséquences de son départ définitif. Ceci est fondamental. En effet, un nouveau départ et c'était la fin du club, ni plus ni moins. Il aurait entraîné la démission d'une partie des dirigeants, le départ de joueurs comme Olmeta, un procès cher et difficile, un désaveu des supporters qui ont payé une carte d'abonnement pour voir jouer l'Argentin, donc une perte irréparable de crédibilité pour la saison prochaine. Tout le monde a compris. Il fallait être courageux pour faire machine arrière et nous tenons à souligner le courage du président, qui occupe une place à laquelle personne n'aspire aujourd'hui en Corse et que pas un ne serait capable de tenir ».
La fierté n'étant pas un vain mot en Corse, on imagine l'effort qu'on fait les anti-Tarantini, pourtant majoritaires aussi bien chez les joueurs qu'au comite de gestion, pour accepter ce spectaculaire revirement de choix dans l'intérêt supérieur du club. Cela explique aussi pourquoi il est gênant de rencontrer la presse après ça. Le dossier Tarantini étant refermé, on panse les plaies et les susceptibilités froissées. Mais le problème financier, qui a si considérablement empoisonné les choses, reste posé. Le pari perdu celte saison ne pouvait pas être compensé par le départ de Tarantini si l'on en croit l'importance des chiffres du déficit. Il sera de 2,2 millions de francs en fin de saison, auxquels il faut ajouter 3,5 millions d'impôts résultant des gestions précédentes et qui viennent de tomber du ciel au mauvais moment. Le président Vendasi lui s’est multiplié pour obtenir des collectivités locales qu'elles épongent l'arriéré fiscal et garantissent un prêt de 1,5 million à 2 % d'intérêt. Quoi qu'il en soit, la solution trouvée prouve qu’alors le foot pro en Corse était indestructible. Il venait encore de le prouver à travers une crise qui aurait sans doute rayé de la carte n'importe quel club du continent. Bastia terminera la saison à la 10ème place alors qu’au plus fort de la crise il était 19ème et virtuellement reléguable en fin d’année 1983. Mais Tarantini lui n’ira pas plus loin que son année de contrat et filera à Toulouse l’été suivant. Pascal Olmeta fera de même mais lui c’est à Toulon qu’il ira, preuve que si la crise fût enterrée en janvier, elle avait quand même laissé des traces indélébiles. Les fidèles suiveurs d’Old School Panini noterons tout de même qu’il s’agit de la seconde affaire Tarantini après celle de 1979 du côté du FC Barcelone et de sa fausse fiancée, je vous laisse relire le sujet : FC Barcelone - L'affaire Alberto TARANTINI

Enfin pour conclure ce sujet, voici l'équipe de Bastia 1983-81 by Panini :


Antoine REDIN

Pascal OLMETA

Jean-Louis CAZES

Charles ORLANDUCCI



Alberto TARANTINI



Paul MARCHIONI



Alain FIARD



Simeï IHILY



Daniel SOLSONA 



Jacques ZIMAKO



Roger MILLA



Bernard FERRIGNO

Dominique MURATI



José PASTINELLI



César NATIVI

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