Et si BOBAN avait déclenché la guerre de Yougoslavie ?

Ce n’est pas la première fois qu’on va parler d’une guerre qui trouverait naissance dans un match de football, souvenez vous de la guerre des cent heures après un match éliminatoire de la coupe du monde 1970 entre le Honduras et le Salvador. Cependant cette fois il s’agit d’évoquer un conflit majeur de la fin du 20ème siècle avec des milliers morts, d’exilés, de déportés, de femmes violées… alors si tout ça n’a pas été engendré par un but manqué ou un péno non sifflé on va essayer de voir si tout n’aurait pas débuté avec un coup de pied de Zvonimir Boban ?


BOBAN l'espoir yougoslave

Tout commence à la fin des années 80. Le jeune Zvonimir Boban, à 19 ans, est déjà un héros national au sein de la République fédérale socialiste de Yougoslavie. Il faut dire qu’il vient d’être champion du monde des moins de 20 ans au Chili avec ses copains Prosinecki, Mijatovic, Suker... (Voir le sujet La Yougoslavie championne du monde des moins de 20 ans en 1987). Boban est l’auteur du seul but yougoslave de la finale face à la RFA et il est splendide :


Cette génération, privée au Chili de Jugovic, Mihajlovic et Boksic retenus par leurs clubs, est celle de tous les espoirs yougoslaves. En effet la Yougoslavie a déjà eu différentes générations dorées avec des joueurs pétris de talents mais elles ont toutes flanchées dans les compétitions majeures. L’équipe de Boban est la première à aller jusqu’au bout. D’autant que l’équipe nationale compte déjà de jeunes pépites telles que Dragan Strojkovic et Dejan Savicevic (22 et 21 ans respectivement en 1987). Le football yougoslave peut espérer de voir arriver les grandes heures et pour le moment les joueurs ne se posent pas de questions sur le fait de jouer avec des croates, bosniens ou serbes.,Regardez Boban lorsqu’il inscrit le tir au but décisif face à la RFA en finale, vous croyez qu’il pense à tout ça ? Non il est fier de donner le premier titre de champion du monde à la Yougoslavie !


1989, le foot devient l’arme politique des nationalistes.

1989 est l’année charnière, le communisme s’écroule en même temps que le mur de Berlin et bien que les premières tensions nationalistes en Yougoslavie apparaissent dès la mort de Tito (1980) c’est en 1989 qu’on va assister à l’escalade, au début de l’éclatement de la Yougoslavie. Donc dès 1989 les médias Belgradois dénoncent ce qu’ils désignent comme une hystérie nationaliste chez les supporters des clubs croates de Split, Zagreb ou Dubrovnik. Les supporters du Dinamo de Zagreb et Hajduk de Split sont particulièrement stigmatisés pour leur violence exaltée. On dénonce les « clameurs pro-fascistes » qui s’élèveraient du stade Maksimir de Zagreb et les dirigeants politiques croates sont directement accusés d’entretenir de tels sentiments. Mais côté Belgradois on n’est pas en reste seulement les médias Serbes et proches avec le pouvoir central sont beaucoup plus tolérants s’agissant des supporters des clubs de la capitale, en évoquant seulement quelques éléments perturbateurs dans le public du Partizan et de l’Étoile Rouge. D’ailleurs du côte de l’Etoile Rouge un homme se fait remarquer au sein du groupe de supporters « Delije » : Željko Ražnatovic, plus connu aussi sous le surnom d'« Arkan ». Arkan va entraîner les supporters sur les chemins d’une guerre bien réelle. Arkan a su réconcilier les différents groupes de supporters, et les isoler des passions et des rivalités politiques. En clair, il a su les détourner de toute sympathie pour l’opposition, dans ce contexte, la traditionnelle rivalité entre les deux grands clubs Belgradois passe au second rang. Les « Cigani » (manouches en serbe), supporters de l’Étoile Rouge et les « Grobari » (fossoyeurs) supporters du Partizan, oublient leurs antagonismes et serrent les coudes face à ceux qui désormais apparaissent comme l’ennemi commun. C’est dans ce contexte qu’à lieu début 1990 les premières élections libres en Yougoslavie depuis 50 ans. Au terme de celles-ci la majorité des votes s’est exprimé pour une indépendance de la Croatie. Le parfum de la guerre est dans l'air yougoslave.

13 Mai 1990 le match Dinamo de Zagreb – Etoile Rouge de Belgrade

C’est quelques semaines plus tard que vont avoir lieu les émeutes du match de football Dinamo Zagreb-Étoile Rouge de Belgrade. Elles vont ont opposé ce 13 mai 1990, les supporters des deux équipes, les Bad Blue Boys supporters du Dinamo Zagreb et les Delije d’Arkan, supporters de l'Étoile rouge de Belgrade. Le rencontre devait être disputé dans le Maksimir Stadium à Zagreb en Croatie. Si sportivement la rencontre a été toujours le théâtre d’une rivalité vive dans la conquête du titre national (et c’est encore vrai cette saison-là). En 1990, cet état de fait devient encore plus flagrant à cause de la montée des tensions nationalistes au cœur de la Yougoslavie. Les élections multipartites opposent des partis nationalistes qui ont, à l’exception de la Serbie, remplacé le parti communiste. Le second tour de l’élection a lieu le 6 mai 1990 et voit la victoire de Franjo Tudman et de son parti l’Union démocratique croate (HDZ) dont un des buts est de réorganiser la Yougoslavie en une confédération. Le HDZ joue sur 20 ans de frustration croate au sein de la Yougoslavie et sur la peur du nationalisme serbe incarné par Slobodan Miloševic.

Les incidents

Approximativement 3 000 membres du Delije font le voyage vers Zagreb. Plusieurs heures avant le match des affrontements ont déjà eu lieu en ville entre les supporters les plus violents des deux clubs. Toutefois les faits les plus graves ont lieu dans le stade lui-même. Les « Delije », parqués dans une section de tribune qui leur est entièrement réservée, commencent par arracher les panneaux publicitaires et à les brûler avant de se diriger vers les supporters de Zagreb en les menaçant avec des couteaux et en leur lançant des sièges arrachés dans leur tribune. Ils chantent des chansons nationalistes serbes comme « Zagreb est serbe » et « Nous tuerons Tudjman ». Les premières bagarres éclatent, les Delije s’en prenant aux spectateurs voisins. Les BBB, les supporters croates, très irrités par les chants et les agressions de leurs rivaux, essayent de pénétrer sur le terrain. Ils sont alors attaqués par les forces de l’ordre, alors largement composées de serbes, qui s’étaient montrés jusque là particulièrement laxistes avec les supporters de Belgrade. Les policiers chargent à la matraque et envoient des gaz lacrymogènes sur les supporters de Zagreb. En quelques minutes, la situation dégénère complètement. Les BBB débordent les policiers, pénètrent sur le terrain pour essayer d’atteindre leurs homologues serbes. Pendant ce temps les policiers qui reçoivent des renforts contre-attaquent en utilisant des véhicules blindés et des canons à eau. La bataille va faire rage pendant près d’une heure. Une centaine de personnes sont blessés.
Voici un résumé de 2 minutes 30 des incidents, très violents, mais voici la liste de l’intégralité des 80 minutes d’incidents filmés par la télévision yougoslave pour ceux que ça intéressent.


Et BOBAN arriva

Pendant ce temps là, les joueurs de l’Étoile rouge de Belgrade ont quitté le terrain. Seuls quelques joueurs du Dinamo Zagreb sont restés. Zvonimir Boban, le capitaine du Dinamo, envoie un grand coup de pied à un policier en train de s’en prendre à un supporter de Zagreb. Rapidement le BBB vient à la défense de Boban. Pour cette action le capitaine de Zagreb devient un héros national. Dans le même temps il passe pour un nationaliste croate aux yeux des Serbes. La fédération yougoslave de football, basée à Belgrade, le suspend pour six mois le privant ainsi d'une sélection pour la Coupe du monde de football de 1990 en Italie. Il doit faire face à plusieurs plaintes déposées contre lui. L’agent de police qui a reçu le coup de pied lui a pardonné plusieurs années plus tard. Il s’est avéré qu’il était bosniaque. Voici ce coup de pied vu sous un autre angle.


Les incidents éclatés dans le stade se sont alors déplacés dans les rues devenues comme une prémonition funeste, un théâtre de guerre. Guerre que de nombreux ultras du Dinamo Zagreb (Bad Blue Boys) sont ensuite partis faire en allant combattre sur le front, tout comme des membres de l’Armada, de la Torcida et de tous les autres groupes ultras croates. Côté Serbe aussi on part à la guerre, Arkan a crée la "Srpska dobrovoljacka garda" (la garde des volontaires serbes) dont les hommes ne vont pas tarder à devenir célèbres sous le nom de Tigres, des hommes recrutés dans les tribunes de L’Etoile Rouge et du Partizan.


L’après-match et les conséquences

Bien sûr que le match entre le Dinamo et l’Etoile Rouge n’est pas la cause de la guerre de l’Ex-Yougoslavie mais c'était à l'époque de l'éclatement de la Yougoslavie. Alors que le pays se divisait, que les peuples qui la composaient demandaient leur indépendance, les Serbes soutenaient la continuité de la Yougoslavie, qui était sous leur contrôle. Ce match est arrivé juste au moment où les débats s'enflammaient…et en Croatie ce match est aujourd'hui considéré comme le déclencheur symbolique de la guerre de Croatie.

D’un point de vue footballistique.

A court terme les conséquences sur le foot yougoslave on été très néfastes ! On l’a vu Zvonimir BOBAN a été privé de coupe du monde 90 et contraint à l’exil. Il part dans le modeste club de Bari. Heureusement au vu de son talent, il ne tardera pas à rejoindre un club plus prestigieux et finira sa carrière au Milan AC, club avec lequel il gagnera tout (excepté un ballon d’or d’un point de vue individuel). La guerre de Yougoslavie privera cette fabuleuse génération de l’Euro 92 à la grande joie du Danemark sacré en Suède et pourtant baladé en éliminatoires par les yougos. Le championnat yougoslave lui n’existe plus et les joueurs n’ont plus l’obligation de rester jusqu’à 27 ans et d’être affranchi des obligations militaires pour s'exiler. Tout ces évènements vont causer la chute des grands clubs comme l’Etoile Rouge qui pourtant remporte cette année là la première coupe d’Europe de l’histoire du foot yougoslave, mais aussi les Partizan, Dinamo, Hajduk et ne sont plus désormais les épouvantails d’autrefois. 

Le football des Balkans plus fort aujourd’hui ?

Voilà une question qui ressemble à une provocation et pourtant c’est une question que je me pose réellement. Bien entendu il faut comparer ce qui est comparable et la génération du foot yougoslave du début des années 90 était la plus belle de son histoire, hélas elle est arrivé en pleine guerre. Cependant la Yougoslavie a eu toujours des belles générations mais jamais de résultats et pourtant après la guerre, la Croatie et la Serbie (sous le nom de Yougoslavie) ont fait une excellente coupe du monde 98. Il y a peut être une explication à ceci. Lors de nos sujets sur Drago VABEC avec Johann on a eu le loisir de discuter de tout ça et notamment grâce à l’intermédiaire de Dino Vrbanec (joueur du NK Sloga Čakovec club entraîné par Drago Vabec) qui a pu poser certaines questions à Vabec. L’une d’elles était de savoir pourquoi un jouer de son talent ne comptait en tout et pour tout que 12 sélections. La réponse est que le foot yougoslave à l’époque était déjà très politisé et prendre un Drago VABEC à la place de Djazic la vedette de l’Etoile Rouge s’était se priver de tous les autres joueurs de l’Etoile Rouge. La sélection yougoslave était gangréné pas les clans et les clivages, ce qui avec le recul explique pourquoi tous ses grands joueurs n’ont jamais brillé dans une grande compétition par le passé. Après l’éclatement de la Yougoslavie, on a vu des équipes de Croatie, de Serbie, Slovénie, Bosnie toujours aussi talentueuse mais beaucoup plus combattive et solidaires. Alors certes il y a eu du talent de dispersé mais en contrepartie il y a plus d’identité, d’appartenance au maillot.

Les croates de 1998 en sont la meilleures illustration et leur capitaine Boban n’a pas eu de plus grande fierté, dit-il, que de porter le brassard lors de ce mondial. Il déclara également que bien qu'il jouât à fond et avec respect pour l'équipe de Yougoslavie, jouer un jour pour la sélection croate et y entendre son hymne national était son plus grand rêve. Il y a une différence tout de même. Le problème du foot yougoslave aujourd’hui n’est pas né de l’éclatement du pays mais du manque de moyens, l’arrêt Bosman à faire fuir les meilleurs joueurs et les différents championnats ne font pas recette. Pire, la formation yougoslave si brillante, par fautes de moyen est quasi en train de disparaitre mais ceci est uen autre histoire…
Enfin pour revenir au football, voici les deux équipes du Dinamo et de l’Etoile Rouge en cette saison 1989-90. Vraiment il y avait du beau monde !!

2 commentaires:

  1. Moi qui suis un passionné de l'histoire des Balkans, la complexité de cette région est bien montré dans l'article, sans compter tout les autres peuples (slovènes, albanais, monténégrins, etc...) qui ne sont aps mentionné ici ;)

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  2. Je suis un ami des forêts mais là désolé je fais une exception : cet article est à lire sur du papier, au calme (donc pas en écoutant Mötorhead comme je le fais actuellement), je vais l'imprimer et le lire sur ma terrasse. Avec un verre de lait.
    J'admire comme tu fais ressortir le foot comme un témoin (acteur ?) des faits de société. Idée simple, donc excellente, et encore faut-il être capable de le pondre le sujet. Hats off man !
    Boban, je me souviens de sa transversale de l'extérieur du pied face à la France...la classe du gars, incroyable !

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