Le but de Drago Vabec contre la Suède : un chef d'oeuvre.

Johann nous fait partager toute sa passion et son savoir sur Drago VABEC. Après deux superbes sujets, la présentation sommaire de la carrière de Dragutin "Drago" VABEC et un autre sur son duel épique avec Luis Fernandez :"Drago VABEC vs Luis FERNANDEZ". Aujourd'hui Johann va nous parler d'un but qui a marqué la carrière de Vabec. Mais le sujet de Johann ne s'arrête pas à la description du but. D'un travail minutieux Johann revient sur les relations compliquées de Vabec avec la sélection et plus généralement du fonctionnement particulier de la sélection yougoslave en ces temps-là. Personnellement je trouve ça passionnant et je pense qu'on peut, peut être trouver dans ces explications une raison pour laquelle la Yougoslavie n'a jamais remporté le moindre trophée international majeure malgré les générations et générations de joueurs talentueux qui ont porté le maillot yougoslave. Je laisse la parole à Johann.


Je me souviens encore du sentiment d'incompréhension qui m'avait envahi lorsque j'avais réalisé, au printemps 1982, que mon idole n'allait pas participer au Mundial Espagnol. Drago Vabec lui-même avait sans doute dû être très déçu voire vexé d'être ignoré par le sélectionneur Miljan Miljanić. Lors de cette saison 1981/82, l'ailier yougoslave avait en effet éclaboussé de toute sa classe le championnat de France, marquant 18 buts en 26 matchs (sa saison avait été tronquée par une blessure), mais même le triplé marqué face au Bordeaux de Pantelic (le gardien de l'équipe nationale yougoslave!) n'y changera rien : pas de Vabec en Espagne...
Drago Vabec (il allait fêter ses 32 ans en octobre 1982) allait donc rejoindre le triste cortège des grands joueurs n'ayant jamais participer à une Coupe du Monde : un cortège mené par Alfredo Di Stefano qui sera suivi au fil des années par Georges Best, Eric Cantona, Georges Weah ou en core Ryan Giggs, pour ne citer qu'eux. L'artiste de Zagreb est, bien sûr, beaucoup moins connu du grand public que les autres joueurs cités. Pourtant ceux qui l'ont vu jouer régulièrement à l' Armoricaine ou au Stade Maksimir pourront témoigner qu'il était un joueur de génie et qu'il aurait pu jouer dans n'importe quel grand club européen. Pour ceux qui douteraient de la véracité de cette affirmation, sachez que lorsqu'il a signé au Stade Brestois, en juin 1979, des clubs bien plus prestigieux le convoitaient, parmi lesquels le Bayern de Munich, Tottenham et le Standard de Liège!

« Mais au fait pourquoi Brest ? » lui demandait Thierry Rolland en novembre 1981 pour le magazine Onze. Ce à quoi Vabec répondit « Je ne sais vraiment pas, sans doute parce que les dirigeants de Brest sont arrivés les premiers à Zagreb... Plusieurs clubs européens étaient intéressés, notamment le Bayern Munich... Et je me suis retrouvé à Brest, une ville que je ne connaissais absolument pas. Je dois dire que je suis très heureux ici. C'est une très jolie ville, je n'aime pas trop les grandes villes. Ici, je suis bien, les gens ont une bonne mentalité et nous sommes toujours en contact avec le public et les supporters... ». En cette même année 1981, nous eûmes la confirmation que le joueur croate n'était vraiment pas carriériste : Francis Borelli chercha à l'attirer au PSG, mais Drago refusa poliment l'offre : « Merci beaucoup Président mais j'aime Brest et je reste ici ». Dans la foulée, il jouera pendant deux années encore au Stade Brestois avant de retourner jouer une dernière saison au Dinamo Zagreb.

La faible médiatisation du club finistérien, ne permit pas à Vabec de se faire connaître du grand public tout comme l'équipe nationale yougoslave ne lui donna pas la reconnaissance que son talent méritait. Drago Vabec eut peu l'occasion de briller lors de ses 7 sélections. Au poste où il était le plus fort, ailier gauche, jouait un certain Dragan Džajić, idole de tout un peuple et qui demeurera pour l'éternité le recordman des sélections en équipe de Yougoslavie (85). Résultat, dans un système où la discussion n'était pas de mise, on lui fit jouer les utilités (parfois même arrière latéral) avec des consignes très strictes. Sa dernière sélection en équipe nationale eut lieu en 1976, en quart de finale retour de l'Euro face au Pays de Galles. Dès la 1ère minute de ce match, Vabec donna une passe décisive convertie par Vukotić. Sur la vidéo du but, on peut admirer la classe de Drago, qui avant de donner cette balle d'une rare précision, laisse littéralement sur les fesses un joueur gallois. Le commentateur ne s'y trompe pas en s'exclamant « An incredible Vabec! ».


Le joueur était alors en pleine forme et réalisait une superbe saison avec le Dinamo (19 buts en championnat). Mais Mladinić ne le convoquera même pas en tant que remplaçant pour le tournoi final du Championnat d'Europe (c'est à dire les demi-finales, perdues 4-2 face à la RFA) !

7 sélections seulement, quel gâchis! Drago Vabec a récemment donné sa vision des choses dans une interview accordée au journal SN Revija:
 Pourquoi n'avez-vous été sélectionné que sept fois en équipe nationale de Yougoslavie?
« Comment aurais-je pu jouer davantage alors que Dragan Džajić a occupé le poste d'ailier gauche  pendant 80 ans  ? Même si ce n'était pas la seule raison. Vous savez, quand un joueur de Hajduk n'était pas sélectionné, ce qui se passait, c'était qu'il y en avait six d'autres qui ne voulaient pas venir jouer non plus. Et qu'est-ce-que la Fédération de football de Zagreb a fait pour m'aider ? Ante Pavlović et Zoran Srebrić (le 1er a été président de la HNS, l'Association Croate de Football de 1961 à 1981, le second était entraîneur des équipes de jeune du Dinamo en 1974) m'ont pratiquement découvert, mais je leur en ai voulu de ne pas avoir réussi à me faire envoyer à la Coupe du Monde en Allemagne en 1974. J'ai même participé à un match amical à Split, sous la férule de Miljan Miljanić (sélectionneur en 1974 puis de 1979 à 1982), au cours duquel j'ai marqué un but. J'étais alors cent pour cent certain que j' irai, mais cela n'a pas été le cas. Il y a emmené Kiril Dojčinovski (joueur de l'Etoile Rouge dont Miljan Miljanić était aussi l'entraîneur, jusqu'en 1974!) et certains autres pour les vendre. Et est-ce que c'était dans l'intérêt du Dinamo Zagreb qu'un de ces joueurs joue en Coupe du Monde? Bien sûr que oui, mais les gérants du club ne pensaient pas du tout à cela. Même si j'étais ailier gauche, je n'ai jamais joué à ce poste en équipe nationale. J'y ai joué comme ailier droit, voire même comme défenseur. Ce n'était pas un problème pour moi, puisque au Dinamo Zagreb, je jouais aussi à différents postes, par exemple comme milieu de terrain ou bien comme libéro ».

Comment cela se fait que vous avez joué votre dernier match comme joueur de l'équipe nationale de la Yougoslavie à l'âge de 26 ans?
« On m'a contacté aussi après cela. En France, c'est très rare qu'un joueur de foot obtienne 6 étoiles (dans France Football). C'est l'équivalent de notre note 10. Moi, j' ai obtenu 5 fois la note de 6 étoiles! En l' occurrence, Miljan Milanić m'a contacté en 1981, il devrait venir en France pour un match contre l'Olympique lyonnais, mais quelque chose est arrivé et finalement il n'est pas venu. C' était bien mieux comme cela, parce qu'après cinq minutes, j'ai subi un claquage d'un muscle antérieur de la cuisse. Cette année-là, j'aurai pu aller au PSG. Le président Borelli a voulu m'engager, mais j'aimais le Stade brestois et je n'ai pas voulu le quitter. Comme j'ai aussi aimé le Dinamo Zagreb. Est-ce que vous pensez que je n'ai pas été invité à rejoindre l'Étoile rouge de Belgrade? Une fois j'ai joué pour le Hajduk Split lors d' une tournée en Amérique du Nord, avec le n° 10 dans le dos, mais j' adorais la couleur bleue (couleur du Dinamo Zagreb). Ivica Šurjak n'aurait jamais été joueur du PSG, si moi, j'avais accepté de signer à Paris. Il a eu cette opportunité grâce à mon refus.»

Ivica Šurjak sera, lui, du voyage en Espagne, pour un bref aller-retour, la Yougoslavie n'ayant pas passer le 1er tour. Dans les propos de Vabec, on devine que Miljan Milanić ne l'a sans doute jamais vu jouer dans sa période brestoise, époque où il était certainement à l'apogée de sa carrière. On peut supposer, sans trop craindre de se tromper, que la fidélité de Vabec au Stade Brestois, club peu exposé médiatiquement, lui a coûté sa participation au Mundial 82. Drago Vabec a-t-il souffert de ce relatif manque de reconnaissance? En 1993, lors d'un retour à Brest pour un match de gala émouvant, il avait répondu à la question dans une interview accordée au Télégramme de Brest:

As-tu le sentiment d'avoir été reconnu à ta juste valeur?
«  Oui, j'ai 12 sélections en équipe nationale (Drago compte sûrement des matchs non officiels ou des rencontres où il était remplaçant et n'est pas rentré sur le terrain) et j'étais considéré comme le meilleur joueur de Croatie. » En 1998, le journaliste serbe Vladimir Stankovic ne manquait effectivement pas de citer Drago Vabec parmi les plus grands joueurs croates aux côtés d'autres noms prestigieux, dans un article consacré à la demi-finale de Coupe du Monde France-Croatie, dans le quotidien sportif espagnol El Mundo Deportivo : « Croacia ha inscrito nombres propios en la historia del fútbol mundial Jugadores como Bobek, Vukas, Zebec, Beara (en los 50), Drazan Jerkovic y sobre todo Skoblar (enlos 60), Surjak, Jure Jerkovic, Peruzovic (70) ,Velimir Zajec, Zlatko Kranjucar, Drago Vabec, Zlatko y Zoran Vujovic (80) hasta la generación de hoy (Suker Boban y compañía) siempre fueron las figuras del fútbol yugoslavo. » Plus récemment, le joueur résumait ainsi son parcours : « J'ai toujours admis que j'aurais pu faire un peu mieux. Je suis satisfait de ma carrière de footballeur, même si, malheureusement, je n'ai gagné qu'un trophée (la Coupe de Yougoslavie en 1969), et aujourd'hui, une carrière s'évalue au nombre de titres remportés. »

Mais malgré cette carrière internationale décevante eu égard à son talent, le passage de l'artiste de Zagreb sous le maillot national a laissé une trace indélébile dans le paysage footballistique ex-yougoslave : le but qu'il a marqué contre la Suède, le 15 octobre 1975, demeure en effet dans la mémoire collective après être resté de longues années au générique de l'émission sportive hebdomadaire de TV Zagreb « Sportski preglednik ».


Ce chef d'oeuvre de simplicité ne pouvait être réalisé que par un artiste de la trempe de Vabec, qui, ironie du sort, est magnifiquement secondé par celui qui fête ce soir-là sa 79ème sélection au poste d'ailier gauche : le serbe Dragan Džajić! Le centre idéal de celui qui évoluait alors à Bastia, est repris avec maestria par Drago Vabec : une volée sublime de l'extérieur du pied droit que ne peut atteindre, malgré sa promptitude, l'un des meilleurs gardiens d'Europe : le grand Ronnie Hellström (Ronnie Hellström a remporté en 1974, 1977, 1978 et 1979 le titre honorifique de « Gardien européen de l'année » décerné dans le cadre de l'élection du Ballon d'Or.)

Un but qui mérite d'entrer au patrimoine sportif de l'humanité:


Le mot de la fin pour Drago:
« Je suis très fier de ce but, mais quelque fois je suis un peu contrarié parce qu'il semble aux autres que je suis connu seulement pour ce but. Je ne pense pas que c'est le cas, même si le match se déroulait au stade Maksimir. Et est-ce que vous savez que durant cette rencontre, nous étions trois attaquants, tous les trois des ailiers gauches? Dragan Džajić occupait le flanc gauche, Ivica Šurjak jouait avant-centre et moi-même ailier droit. J'étais le seul qui pouvait être placé du côté droit parce que ces deux-là n'utilisaient leurs jambes droites que pour marcher. »


Sources :
SN Revija du 6 août 2011
El Mundo Deportivo du 8 juillet 1998
...et merci à Zoran pour les vignettes

5 commentaires:

  1. le meilleur de tous les temps passé au Stade Brestois ... un mythe !

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  2. Et, le but en lui-même, tu le trouves comment, Szarmach? Même question pour les autres lecteurs (Alex, je sais déjà que tu le trouves magnifique). :-)

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  3. Il est surtout très difficile à réaliser

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  4. Félicitations pour ce très bel article.

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