Mexico 86 : Enzo FRANCESCOLI

Coincé entre le géant brésilien au nord et la vaste Argentine à l'est et au sud, l'Uruguay est un petit pays de trois millions d'habitants. Son industrie, ses ressources naturelles, son agriculture ont bien du mal à nourrir sa population, malgré les charmes de sa côte, vers Punta Del Este, qui provoquent en période estivale un afflux de touristes essentiellement recrutés parmi la « Haute » de Buenos Aires, qui n'a que le Rio de la Plata à franchir. Hormis ses luttes de libération, que ce soient celles, ancestrales, qui le virent se débarrasser de ses voisins encombrants, ou celle, plus récente, qui permit de se défaire d'un régime militaire (le mot a ici valeur d'adjectif, inutile d'insister), l'Uruguay n'a donc guère de motifs d'orgueil au sein de ce continent sud-américain où il se contente d'exister en figurant. Il en a un pourtant, qui comble de joie un peuple lui vouant, comme au Brésil ou en Argentine, une véritable passion: le football. Avec ses deux titres de champion du monde, le premier remporté sur ses terres lors de la première édition du Mundial en 1930, le second en 1950 au Brésil (qu'il battit en finale dans son antre de Maracana), le petit Uruguay devient un grand pays... de ballon rond. 

Depuis, pas grand-chose il est vrai pour nourrir ce sentiment de fierté nationale, à l'exception du « Mundialito 80 ». Le football uruguayen se signale à l'occasion en Copa Libertadores, il continue d'alimenter en joueurs de valeur le football argentin, accessoirement celui d'Europe, mais s'il demeure respecté (champion d'Amérique du Sud en 83), les palmarès de la Coupe du monde s'élaborent sans lui. En cette année 86, pourtant, l'Uruguay s'est trouvé deux motifs d'espoir. Le premier est la participation au Mundial Mexicain, avec de solides ambitions. Le second est la confirmation d'un joueur dont l'Europe, après l'Amérique du Sud, va bientôt apprécier toute la classe. Enzo Francescoli, vingt-cinq ans. Un crack. Un attaquant qui pourrait très bientôt prétendre à son tour au titre de ... meilleur joueur du monde. L'histoire de ce jeune homme que l'on verra sans doute bientôt en Europe n'a pas emprunté les chemins tourmentés qui sont souvent le lot des footballeurs sud-américains issus d'un peuple en proie aux misères que l’on connaît. Fils d'une famille de trois enfants vivant sans grande difficultés à Montevideo (où il est né en 1962), il a suivi des études dans un collège privé catholique, abandonnant les sciences économiques pour le football quand la révélation de ses dons lui valut un transfert à River Plate, en Argentine. 

Baignant dans une éternelle atmosphère de football (son père et ses oncles le pratiquaient), il a enfilé son premier maillot de club à quatorze ans, celui des Wanderers de Montevideo. Il était déjà frappé de ce numéro 10 qu'il porte aujourd'hui au sein de la sélection uruguayenne. A seize ans, alors qu'il évolue en juniors, il confirme les talents de buteur que lui connaissaient ses copains de J'école. L'un d'entre eux, raconte: « Enzo? Inénarrable! Je l'ai connu, j'ai joué avec lui quand nous étions gosses. Il prenait le ballon dans sa surface, il remontait tout le terrain, dribblant six ou sept joueurs au passage, il entrait dans la surface adverse, il dribblait encore le gardien avant de marquer » A seize ans, donc, il réussit 23 buts en 30 matches. En 1979, il est champion avec l'équipe réserve, la « tercera especial ». En 1980 il débute logiquement avec l’équipe première. Il a dix-huit ans. Wanderers est vice-champion. Le gamin fluet des cours de récréation, le jeune adolescent à l’allure frêle qui avait débuté en 1976 n’a guère pris de volume sur le plan physique. Il est demeuré longiligne. Ses jambes nerveuses, aux attaches fines comme celles d'un pur-sang, ne sont pas devenues celles d'un marathonien. Mais plus que jamais, elles lui servent à placer des démarrages incisifs qui sont autant de flèches empoisonnées pour les défenseurs attachés à ses basques. Ses changements de direction, ses contrepieds ont une soudaineté désarmante. Enzo est un joueur racé, vif, rapide, imprévisible. Antithèse d'un Briegel, il ne ressemble en rien non plus au grand et sec Socratès. Son élégance naturelle, ses courses au style coulé, chaloupé, ses coups de rein et ses feintes de corps évoquent plutôt un certain ... Johann Cruyff. La finesse et la limpidité de sa technique rappelle l'Argentin Norberto Alonso, qui évolua voici quelques années à l'Olympique de Marseille. 

Un toucher de balle à la pureté émouvante, pour ceux qui recherchent inlassablement l'ivresse d'un football artistique. La technique d'Enzo Francescoli brille du même éclat. Différence: elle se manifeste plus volontiers en mouvement, en mouvements rapides. La conjugaison de ces deux éléments – physique et technique - avec un troisième, l'imagination - fait de Francescoli un joueur d'exception. Un régal pour les yeux, un enchantement pour l'esprit. Il est capable d’exprimer tout ce que le football recèle de richesses. Un jeu instinctif, de première intention, tout en déviations, en remises instantanées. Un jeu de démarrages, d'accélérations, de changements de rythmes quand un espace libre s'ouvre devant lui. Un jeu de crochets, de dribbles sur place, quand l'étau des défenses l'emprisonne dans ses mâchoires oppressantes. Un jeu clairvoyant, lumineux, quand il convient d'élaborer l'offensive naissante. Un jeu inspiré, précis lorsqu'il s'agit de trouver le partenaire démarqué, d'effectuer la dernière passe, décisive. Un jeu, enfin, efficace, quand, devant le but, le sang-froid est nécessaire pour tromper le gardien adverse. Toutes ces qualités ne pouvaient pas passer inaperçues. Fin 82, Omar Borras, sélectionneur uruguayen, l'appelle en équipe nationale. En février 83, il dispute son premier match sous le maillot de la Céleste, et marque l'unique but d'une victoire sur la Yougoslavie en coupe Nehru, à Calcutta. Depuis, il a disputé pratiquement tous les matches officiels de la sélection. Début 83, Wanderers dispute les premières rencontres de la Copa Libertadores. Enzo n'en jouera que deux. Sa réputation a franchi le Rio de la Plata, River Plate s'intéresse à lui. Le président de Wanderers, Mateus Giri, accepte de le laisser partir à Buenos Aires, retardant simplement l'échéance fatale de deux mois pour cause ... d'élections à la présidence du club! Enzo, qui gagnait 1 500 dollars par mois en Uruguay, se voit offrir en Argentine une formidable promotion sociale, sportive (dans l'un des clubs les plus prestigieux du pays), et aussi de popularité. En avril 83, le voici donc qui débarque dans un pays qui réapprend la liberté avec le retour de la démocratie. Il en est heureux. Il a toujours vécu sous un régime militaire à Montevideo. « Cela pesait, inconsciemment, même quand, étant jeune, je ne parvenais pas très bien à réaliser. Cela se sentait, à l'école, au collège, à la fac ... les sorties restreintes ... » Il sera encore plus heureux quand l'Uruguay suivra l'exemple. « Quand je suis retourné à Montevideo, les gens étaient plus heureux, plus joyeux. » 

Si la vie est plus agréable quand se rangent les mitraillettes, sa carrière à River commence mal. Le club se débat dans d'inextricables problèmes financiers, les joueurs font grève pendant deux mois, et il est victime d'une blessure. Il inscrira tout de même seize buts, dans les deux championnats (Nacional et Metropolitain). Alors que River est avant-dernier. En 84, tout va mieux. River perd le Nacional en finale, termine quatrième de Metropolitain, Enzo inscrit... trente buts (meilleur buteur). En 85-86, enfin, son total grimpe à trente-trois. A River, Enzo joue avant-centre, pendant qu'Alonso (Norberto, mais oui !) dirige la manœuvre. Duo d'orfèvres. River est champion métropolitain. L'année de tous les bonheurs, après son mariage avec une jeune compatriote nommée Mariela, (qui sera bientôt avocate et l'incite à reprendre ses études) le Mundial en vue, et après, l’Europe et Paris avec un transfert record au Racing. Un transfert qui permettrait de compter avec un joueur hors du commun (créateur et buteur) doublé d'une personnalité louable à tous les égards pour son ouverture d'esprit. A Buenos Aires, on l'a surnommé « El Principe », (Le Prince), pour son jeu et son savoir-vivre. Il a la lucidité d'affirmer qu'il ne sera jamais le Roi, comme il le déclara : « Il n 'yen aura jamais qu'un: Pelé. » Enzo Francescoli n'usurpe pas son titre d'héritier, qu'il mérite de partager avec un Platini ou un Maradona. Comme eux, il élève le football, art populaire, au niveau d'un art tout court. Il lui restitue cette vertu essentielle, source des joies les plus pures et sans laquelle il n'est que l'ombre de lui-même: la beauté esthétique. Celle qui, mieux que tous les discours, mieux que toutes les sanctions, lutte contre la violence, la bêtise, le chauvinisme, et réunit tous les suffrages, dans un même élan d'admiration spontanée. Celle aussi qui, relevant de l'intelligence, érige le football en exemple; non plus d'aliénation, mais de progrès, comme toutes les formes d'art.

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